Hamadi Redissi Les défis de la démocratie en Tunisie (FR)
13.01.2016
Les observateurs sont unanimes : la Tunisie apporte la preuve qu’islam et démocratie sont compatibles. On parle d’ « exception » tunisienne. Madeleine Albright (ancienne secrétaire d’Etat des Etats Unis) est allé jusqu’à saluer le « miracle » tunisien. Le Prix Nobel de la paix accordé au Quartet, – représentant les travailleurs, le patronat, l’Ordre des Avocats et la Ligue des droits de l’homme, les quatre organisations civiles ayant supervisé le Dialogue National (octobre 2014-Janvier 2015) – vient couronner une transition réussie. En fait, il faut le dire : il y a deux voies démocratiques dans le monde arabe, la réforme et la révolution ; le Maroc a choisi la première, la Tunisie a été contrainte à la seconde.
Image idyllique
Une révolution pour l’essentiel pacifique est menée, de bout en bout, par les acteurs de la société. Ils en ont fixé l’agenda et rythmé la marche, du départ précipité de Ben Ali (Zine El Abi- dine Ben Ali, le deuxième président tunisien de 1987-2011), en janvier 2011, à ce jour. C’est la Commission Politique (dite commission Ben Achour), formée des partis politiques, des as- sociatifs et de personnalités indépendantes, qui a élaboré le code électoralet et qui a révisé la législation scélérate sur la presse et les associations. L’instance électorale ayant présidé aux premières élections d’une Assemblée nationale constitutive (octobre 2001) et aux secondes (novembre-décembre 2014) est entièrement constituée de personnalités indépendantes.
- « DES HEURTS, DES MAUSOLÉES INCENDIÉS, DES IMAMS LIMOGÉS, DES CHOCS MÉDIATIQUES ET DES PROCÈS INNOMBRABLES EN TOUTE SORTE RYTHMENT LA VIE RELIGIEUSE. »
Cette image idyllique doit cependant être nuancée. La société civile – elle-même le reflet de la société – n’est ni homogène ni consensuelle par « vocation ». Traversée de part en part par des clivages persistants (entre islamistes et laïques, radicaux et modérés, gauche et droite, personnel de l’ancien régime et nouvelle élite), elle est parvenue à un consensus politique autour d’une constitution, votée presque à l’unanimité en janvier 2014. Autour des mêmes valeurs ?
La torture
Rien n’est moins sûr au regard de la double fondation (religieuse et civile) et de l’instauration d’un régime politique peu fiable. On le voit à la manière avec laquelle l’Etat rogne sur les liber- tés individuelles, faisant des misères aux « non-conformistes », les homosexuels et les jeunes consommateurs de haschisch. La torture n’a pas disparu et les agents de police sont aussi abusifs au quotidien.
Quant au régime politique, mixte et hyper-compliqué, Il n’est ni parlementaire ni présidentiel – ce qui fait que la seule manière pour qu’il fonctionne est l’appartenance au même parti politique du chef de l’Etat (qui a la capacité de bloquer le gouvernement par nombre d’attributions) et du gouvernement (émanation d’un parlement élu). C’est le cas actuellement, mais pour combien de temps ?
Le champ politique est aussi fragmenté que déséquilibré. C’est parce que le parti Ennahdha (le parti politique tunisien islamiste) est sorti largement majoritaire des premières élections, face à une cinquantaine de coteries, qu’il a succombé à une dérive néo-autoritaire doublée d’une islamisation rampante de la société. Il en est venu à des sentiments mesurés sous la pression de la société civile et suite aux secondes élections emportées par Nidaa Tounès, une coalition hétéroclite en voie d’effritement.
- « VA-T-ON S’ORIENTER VERS DEUX GRANDES COALITIONS D’ÉQUILIBRE SUR LE MODÈLE FRANÇAIS OU AMÉRICAIN, OU BIEN VERS UNE MYRIADE DE PARTIS MORCELÉS AGISSANT DANS UN CONTEXTE A-HÉGÉMONIQUE SUR LE MODÈLE ITALIEN ? »
Du coup, Ennahdha redevient « potentiellement » majoritaire, avec tous les risques que cela comporte pour la stabilité politique. Et ce, indépendamment de la question de savoir si le parti Ennahdha s’est assagi ou porte encore en lui le radicalisme qui l’a marqué durant des décennies, car abuser du pouvoir est une tendance naturelle de formation hégémonique, comme le disait Montesquieu à propos de tout homme.
Va-t-on s’orienter vers deux grandes coalitions d’équilibre sur le modèle français ou américain, ou bien vers une myriade de partis morcelés agissant dans un contexte a-hégémonique sur le modèle italien ?
La gabegie religieuse
Le champ religieux est miné. Durant la dictature le paysage était clivé entre un pouvoir tuteur de la religion officielle et un islam protestataire. La révolution introduit le pluralisme religieux : Alliés et rivaux salafistes scripturaires (par référence au savoir religieux) et jihadites (d’influence wahhabites), imams traditionnels (apolitiques et obéissant au pouvoir) et imams new-look, mosquée Zitouna (reprenant son rôle médiéval de sanctuaire) et université du même nom (enrôlée dans le système d’enseignement moderne), ministère des affaires religieuses et nouveau personnel religieux, congrégations soufies et islam traditionnel… Des heurts, des mausolées incendiés, des imams limogés, des chocs médiatiques, des procès innombrables en toute sorte rythment la vie religieuse. Les autorités officielles peinent à reprendre leur rôle régulateur face à des factions rebelles. La Tunisie saura-t-elle mettre de l’ordre dans la gabegie religieuse et concilier pluralisme religieux et pluralisme politique ?
Il faut relever aussi les défis économiques, du de la relance aux grandes réformes. Depuis 2011, le taux de croissance est faible (une moyenne de 2%), le chômage endémique (stabilisé à près de 500.000) et la reprise difficile, dans un contexte de revendications sociales ininterrompues. Comment sortir de la spirale où le manque de perspectives économiques alimente l’instabilité et réciproquement ?
Le terrorisme
Enfin, le terrorisme menace sérieusement le pays. Longtemps maîtrisé par la répression, il profite de l’affaiblissement de l’Etat post-autoritaire. De mai 2012, date de la première opération aux dernières opérations du musée le Bardo et de l’hôtel al-Hana à Sousse en juin 2015, il a intensifié ses opérations. Prenant refuge dans les montagnes du centre et du sud-ouest vers l’Algérie, le terrorisme harcèle périodiquement les forces de l’ordre, il s’étend dans un second temps aux villes. Il passe de l’embuscade sur les hauteurs des Djebels (un ensemble compact de montagnes) au montage d’opérations d’envergure. Les frontières étant poreuses au sud et à l’ouest, les terroristes libyens et algériens expérimentés apportent leur soutien humain et logistique à leurs « frères » tunisiens.
Bref, le terrorisme instaure l’instabilité et sème le désordre. Le dispositif sécuritaire n’est ni approprié ni efficace et l’armée manque terriblement de moyens et de savoir pour affronter un ennemi aguerri et rompu aux techniques de la guérilla. Dans cette lutte asymétrique, le grand perdant est l’image d’un pays désormais instable et non attrayant. La démocratie, par nature fragile, aura-t-elle la capacité de juguler ce danger et faire de nouveau de la Tunisie un pays paisible ? Tout ceci pour dire que dans ce monde arabe incertain tiraillé entre la démocratie et le chaos, la marge de la Tunisie est étroite.
Hamadi Redissi est résident à l’Institut des
Etudes Avancées de Nantes. Son prochain livre
s’appelle L’islam post-autoritaire.